Revue de presse : Daniel Foucard

Publié le par laureli


  • Christophe Duchatelet, Art Press, octobre 2006

Bien après la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb et le succès des conquérants dans les siècles futurs, après le drame des « grands évènements », après la disparition des hommes, il ne restait plus rien, hors peut-être les objets de la science et de la technologie. De ce trou noir dans l’espace-temps, la vie allait-elle reprendre ? Et sous quelle forme ? Quels seraient les outils pour la mesurer ou la définir ? Au commencement : de banales stations de chercheurs dans l’Antarctique où débarque Lain, en fait un « préado, manifestement sans fonction crédible, s’affirmant chimiste, cantonné à un rôle de vérificateur des effets d’une substance psychotrope sur les aphasiques ». Les « corps » rencontrés dans ces bases scientifiques semblent en effet frappés par des troubles du langage, signe de cette supposée disparition ou transformation de la vie humaine : là où le langage ne s’entend plus parler et devient confus, supprimant toute réflexivité entre les interlocuteurs, le vide surgit et se laisse envahir par des forces nouvelles à décrypter.

Alors, comment penser les corps dans ces conditions ? Simples enveloppes plastiques ? Réseaux électrochimiques, supports, systèmes experts, zones se passage ? L’apparence : toujours cette couche de mystère derrière laquelle on redoute de rencontrer son double et de s’y noyer comme Narcisse. Arrivé par la mer au même titre que les marchandises, Lain s’introduit péniblement dans cet univers à la Philippe K. Dick. S’introduire, pénétrer, comprendre le frottement des corps, l’énergie qui les actionne, leurs relations d’interdépendance : le jeune chimiste tente de reconstituer le puzzle de la sexualité perdue, membre fantôme dont la plupart des pièces échappent à l’observation, camouflés par les faux-semblants, les prothèses…
À la fin de son exploration, il devra remettre son rapport aux « développeurs », personnages énigmatiques habitant un autre monde.
Pour enquêter, Lain dispose d’une arme de pointe : l’Ofusen, médicament ou parasite déstabilisateur, substance qui délie les langues, rapproche les corps, reconfigurent les cerveaux. Objectif : désinhiber, sortir de l’inconnu, de l’amnésie sexuelle : « J’apprends qu’un coït a une durée en plus d’avoir un sens », relève Lain, candide de cette science fiction échappée des brumes des guerres anciennes. SYD, un de ses premiers cobayes, présente quelques signes d’un comportement dérégulé : depuis sa baignade forcée dans les eaux glaciales, il ne bande plus. Il en souffre, clame-t-il. La fin de la sexualité signifierait-elle la fin de l’homme ? Les robots peuvent-ils simuler des orgasmes ?
Sous les titres de ce « narcochimiste » envoyé en mission sur le continent de l’extrême, on devine une espèce de docteur Freud, on l’imagine creuser la glace, sonde au-delà des apparences : « Sucer est sexuel et je suis censé le savoir. Quand je fais remarquer que SYD doit être singulièrement avantagé par sa défaillance puisque son sexe toujours mou s’y prêterait agréablement, un éclat de rire mêlé d’admiration me confirme la sympathie de la tablée. Je comprends que seul le dur mérite d’être sucé. » En plongeant une sonde dans les profondeurs de la glace, paraît-il, on peut remonter le temps de l’évolution biologique grâce à l’analyse des diverses composantes récoltées : la glace a conservé une grande partie de la mémoire du monde par l’accumulation des couches. Cela explique pourquoi l’auteur de Cold a placé les bases de sa fiction au-dessus de la calotte glaciaire du pôle Antarctique : non seulement du point de vue géographique mais aussi de la forme : comme dans ses précédents livres, la narration procède du fragment, du carrotage. Appréhender un objet, c’est tourner autour de celui-ci, choisir ses angles, prélever, découper, se brancher sur certains « PORT » du réel, à la manière des machines informatiques où le transfert des données passe d’un disque dur à l’autre.  Le réel est trop réel pour se laisser attraper : il faut un art de la dissimulation « qui revient à accumuler du secret (…) posant ainsi une énergie du secret, une éthique du secret ». Alors on glisse entre les plis de ce camouflage pour découvrir au final que le fameux SYD n’est autre qu’un « hologramme revêtu d’une armure carnée autant que suante lui redonnant un semblant de réalisme. Reformé, il arbore une terrible et veineuse érection. »

  • Sylvain Bourmeau, Les Inrockuptibles, 26 septembre 2006

Un nouveau genre mineur : le pastiche de genre mineur. Hilarant et sérieux à la fois.

Après l’éclatant White de Marie Darrieussecq, et la traduction cette rentrée des brillants Fusils de William T. Vollmann  (on y vient très vite dans ces colonnes), il semble que les pôles magnétisent la littérature, aimantant un nouveau projet, le quatrième livre d’un auteur que nous avions jusque là raté, Daniel Foucard qui, avant ce premier roman a publié volumes plus poétiques – ça se voit et plutôt, pour une fois, pour le meilleur. Cold frappe en effet d’abord par son sens aigu de la construction, son architecture aussi solide que précise, n’hésitant pas à laisser apparents de nombreux éléments fonctionnels (numérotation, notes…) comme certains bâtiments savent depuis longtemps ne plus cacher les conduits et autres réseaux filiaires. Rien n’est d’ailleurs décoratif dans ce roman qui pourtant s’écrit, comme se tourne un film, dans un fantastique décor - l’Antarctique. Roman en studio donc, ou en laboratoire, ce qui revient au même pour cette histoire délirante de cobaye de multinationale pharmaceutique chargé d’aller tester les effets – en paticulier sexuels
  de l’Olufsen, une molécule désinhibante, sur des personnages aux noms majuscules – ANNA, EMMA, SYD, WIND . Hilarant et sérieux à la fois, Cold ressemble à ce que pourrait faire Michel Gondry s’il écrivait des romans : c’est un agréable divertissement, et il n’y a rien de péjoratif dans cette qualification. Nourri de cyberlit’ et autre folklore SF, Cold contribue à l’invention d’un nouveau genre mineur que serait le pastiche de genre mineur. La sauce SF fait rire mais sans surplomb. (...) Comme ses robots font le sexe, Daniel Foucard fait lui du Pierre La Police. Du vrai.

{Photo : vitrine de la librairie Litote en tête, septembre 2006}


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Sylvain Bourmeau 28/09/2006 10:26

Je ne vois pas d'objection, au contraire, à ce que vous repreniez cette critique sur votre site. Mais dans ce cas, et puisqu'il ne s'agit pas uniquement d'une citation, pourquoi avoir coupé les quelques lignes qui comparaient et opposaient le travail de Foucard à celui d'un autre auteur de cette maison d'édition, Thomas Lélu ? Cela me rappelle Irène Lindon qui avait repris un entretien que j'avais fait avec Jean Echenoz à propos de Ravel dont je disais beaucoup de bien, en prenant soin de couper l'introduction dans la quelle je disais à quel point j'avais trouvé raté le roman précédent de l'auteur. Faut-il toujours être tout  pour ou  tout  contre ? Ce n'est pas rendre service à  la critique.Très cordialement,Sylvain BourmeauEt bravo pour votre travail.