Revue de presse : Bastien Gallet

Publié le par laureli

NATHALIE QUINTANE sur remue.net (mise en ligne le 21 janvier 2007) :

Il y a des livres dont on ne se pose pas la question de savoir s’ils sont semi-fictionnels ou auto-quelquechose, simplement parce que le "vécu", s’il y est, ne passe pas sans être impressionné par une manière, sans être redistribué par une machinerie poétique consciente de ses moyens, d’autant plus au point qu’elle est soucieuse, justement, de ce "vécu", et du fait que le mode de réception de ce qui est reçu conditionne la perception de ce qui est reçu.

On pourrait dire d’Une longue forme complètement rouge, de Bastien Gallet, qu’il est un livre coupé/relancé, que le lecteur, pris dans ces coupes et ces relances, épouse un mouvement fait de ressac et de reflux, si bien qu’il ne peut dire, au final, qu’il vient de lire un roman parlant de la mort des proches (la mort de la mère, la mort d’un grand-père) - Une longue forme complètement rouge Jeudi 9 mai. Lever 9 heures. R.A.S. Je m’embête. Je touche comme ss/off. Adjoint le sergent Boillod. Je crois que ça ira./coupe/le narrateur revit la guerre du grand-père à la première personne/coupe/le narrateur vit et revit sa propre mort - un suicide étrangement rêvé, aérien, et pourtant sûr et concret : " le sol dur mes vertèbres craquaient cassaient ma nuque se rompait ...", et puis tout reprend, revient, se reprend plus que se répète, pour mieux dire la déliaison ou la déprise - ou en tout cas l’incertitude - qui fonde la littérature, puisqu’après tout la narrateur est et n’est pas le grand-père, le narrateur est et n’est pas la mère, le narrateur est et n’est pas lui-même, et que nous, lecteurs, sommes et ne sommes pas, simultanément, le narrateur, la mère et le grand-père. n’est pas un "roman qui parle" -, mais qu’il a perçu le trouble de la mort, le troublé par la mort, l’étrange présence des corps des morts et la curieuse impossibilité de mourir à la première personne. Ce trouble, ou troublé, est par exemple organisé par la circulation des pronoms personnels : le grand-père raconte comment il perdit un bras à la guerre de 14 : " J’étais à l’orée du bois. Pas tout à fait couvert. Je pouvais voir le ciel au-dessus de ma tête... "/coupe/le grand-père agonise à la troisième personne derrière la cloison : " j’étais là quand il a gueulé de l’autre côté de la cloison, j’entends encore sa voix de chef de section de blindés/bondieujesuisentraindecrever/" mais le narrateur ne réagit pas/coupe/Extrait de l’agenda 1914 du grand-père, étique, en gras :

Une longue forme complètement rouge est une aria matérielle et spectrale, un beau livre fragile, une entrée en littérature remarquable.


ALAIN NICOLAS dans L'Humanité du 25 janvier 2007 :
« Au commencement était la ruine »

Premier roman . Comme l’amour de la débâcle, le roman naît du silence et l’espérance du deuil.

« C’est ici que tout commencera. » La ruine d’abord, d’un château familial, qui menace de s’enfoncer dans l’argile de la Champagne sèche. Mais aussi le livre qu’écrit, aujourd’hui, l’enfant qui écoutait jadis son grand-père détailler les causes de la destruction et ses phases prévisibles. La tour, seule partie réellement ancienne, sera séparée du reste du bâtiment par une fissure qui s’élargira irrésistiblement et s’abattra dans la rivière en contrebas. Là commencera non le livre, mais la réelle prise de pouvoir de l’auteur. Le flux de parole prend vraiment son essor au moment où il s’agit de décrire la chute de cet encombrant symbole, en un chapitre où les mots poussent puissamment le récit en avant. Du désastre naît, ou renaît une vie, une langue.

Tout commence et finit avec la guerre.

Dans ce terroir champ de bataille de toute éternité, tout commence et finit avec une guerre. Celle de 1940, « pas drôle du tout », mais encore à ses débuts, au moment où le sous-lieutenant Gallet, chef de section du 10e bataillon de chars de combat, peut écrire dans son agenda « tout va bien », « moral excellent malgré les nouvelles ». Les nouvelles, la mort de sa mère ou l’arrivée des Allemands à Rouen n’entament pas la vitalité du jeune homme. « Je suis heureux », porte son carnet. Fin juillet, pourtant, d’une autre écriture, tremblée, gauche : « On m’ampute le bras droit. » Puis une troisième écriture, qui n’est ni de l’ancienne main droite ni de la nouvelle main gauche. On comprend que c’est celle d’Élizabeth, infirmière pendant la guerre, et aujourd’hui mère du narrateur. C’est au sud des Ardennes, au lieu-dit La Retourne, dans la commune de La-Neuville-en-Tourne-à-Fuy, noms trop parlants pour être inventés, qu’à eu lieu l’engagement avec un groupe de Panzer, et la blessure du jeune soldat dans son Renault R35 flambant neuf. Un « retournement » qui n’est pas seulement de situation, mais aussi qui prend son sens dans ce qui se produit dans le corps même du soldat. La blessure, qui porte au dehors ce qui est caché par la peau, opère une véritable inversion entre intérieur et extérieur. Le blessé, à vif, dévoré par les éclats d’obus, sent chaque centimètre de son corps peser sur la terre, s’exposer à l’air. Il est comme retourné en doigt de gant. Un flot de paroles prendra naissance dans cette situation extrême. Un monologue intérieur riche, précis, inspiré, en contraste avec les notations laconiques du carnet. Tout le livre procède ainsi de la mise en question des possibilités de communiquer, tout en affirmant la puissance du langage. La mort des anciens amoureux, cinquante puis soixante ans plus tard, le montrera. Mais au moment où l’impasse semble être totale, la langue fait renaître une sorte d’espérance. Un serrement de main, quelques mots, les derniers, et c’est le sens de toute une vie qui se transmet avant la fin.

Univers tragique mais pas désespéré.

Les phrases de Salammbô de Flaubert que lit le fils au chevet de sa mère, le récit d’une guerre du temps des Carthaginois résument toutes les guerres du monde et deviennent littéralement la dernière nourriture de l’agonisante. Cet univers tragique n’est pas désespéré. L’amour naît dans l’absurdité de la débâcle, le langage procède de la douleur et du manque, le roman combat victorieusement sa propre impossibilité. Bastien Gallet en fait la démonstration dans ce premier roman complexe et étonnant, où le réalisme le plus méticuleux des itinéraires et de la topographie, la précision des tactiques de blindés et de la chirurgie s’accordent aux intuitions les plus inspirées. La prose de l’auteur passe ainsi de la sécheresse au délire, se gardant de la tentation de l’effet et de la virtuosité avec une efficacité qui montre une réelle maîtrise et nous donne un texte à la hauteur de ses ambitions.

 

Radios (à venir) :

Du jour au lendemain, France Culture, avec Alain Veinstein, diffusion le lundi 26 février à 23h30.

Minuit 10 de Laurent Goumarre le 23 février (en direct), France Culture.

Les Mardis littéraires (spécial « premiers romans »), par Pascale Casanova, France Culture (date de diffusion à préciser).

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