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Presse

Mercredi 23 août 2006

  • Jean-Claude Perrier dans Livres-Hebdo n° 644 du 5 mai 2006
Connaissez-vous Hélène Bessette ?

Laure Limongi, écrivaine et éditrice chez Léo Scheer (où elle vient de publier un roman, Fonction Elvis), a choisi d’inaugurer à la rentrée la collection « Laureli » qu’elle va diriger chez le même éditeur, par Le Bonheur de la nuit, un roman inédit d’Hélène Bessette (1918-2000). Qui ça ? Mais si, Hélène Bessette, cette écrivaine inclassable, auteure de pas moins de pas moins de treize romans parus chez Gallimard, depuis Lili pleure (prix Cazes, 1953), jusqu’à Ida ou le délire (1973).
Découverte grâce à Michel Leiris et Jean Paulhan, publiée grâce à Queneau qui la soutint avec une admirable fidélité, littérairement et matériellement, en dépit des ventes plus que médiocres (200 exemplaires en moyenne), et de son caractère difficile à l’extrême, Hélène Bessette fut considérée de son vivant par ses pairs les plus illustres comme une écrivaine de tout premier plan. « Un des auteurs les plus originaux de ce temps. Enfin du nouveau », estimait Queneau. Tandis que Marguerite Duras disait d’elle : « la littérature vivante, pour moi, pour le moment, c’est Hélène Bessette, personne d’autre en France. » L’auteur de L’amant professa toujours son admiration pour Bessette, l’aida de son mieux à la faire connaître, allant jusqu’à enregistrer, en 1967, sur France Culture, une lecture des œuvres de sa consœur !

Carrière avortée. Mais en dépit des efforts de ses fans (Duras, Sarraute, Alain Bosquet, Claude Royet-Journoud ou Bernard Noël), l’œuvre de Bessette resta toujours plus que confidentielle : le seul de ses romans qui aurait pu marcher, Les petites Lecocq, paru en 1955, vit sa carrière avortée à cause d’un procès en diffamation intenté par la famille Lecocq qui s’y était, à juste titre, reconnue – procès plaidé et gagné par Roland Dumas. Quant à l’auteure, dont la vie misérable fut une suite de drames, d’exils, de déceptions, elle finit solitaire au Mans, en 2000, au bord de la folie paranoïaque, continuant furieusement à écrire des livres qui, jusqu’à aujourd’hui, ne furent jamais publiés…
L’œuvre de Bessette, largement autobiographique, même si elle peut être rapprochée du nouveau roman, ne ressemble à aucune autre. Passionnée par l’avant-garde (la poésie, la musique, elle-même dessinait et peignait), Bessette voulait dynamiter les genres littéraires, et avait créé le Gang du roman poétique, qu’elle défendait à coups de tracts auto-édités, dans la tradition surréaliste
Bessette avait dit à ses enfants : « Je serai connue trente ou cinquante ans après ma mort. » Sa prophétie était pessimiste. Grâce à l’enthousiasme de Laure Limongi et de Julien Doussinault, l’un de ses ayants droit qui s’est fait son biographe (dans le civil, il est libraire), 2006 pourrait marquer la résurrection d’Hélène Bessette : en juin prochain, une « nuit Bessette » sera organisée à Dijon dans le cadre du festival « Frictions » ; avant de rejoindre l’Imec, ses archives seront exposées à la galerie Léo Scheer en octobre, dans le cadre d’une « semaine Bessette » assortie de lectures ; Le Bonheur de la nuit sera en librairie le 25 août…


  • Les Inrockuptibles du 22 août 2006 :
Hélène Bessette, morte en 2000, a publié treize livres chez Gallimard, entre 1953 et 1973. Révélée par Queneau, ardemment défendue par Duras, rien n’y a fait, l’oubli a vite recouvert le travail de cette drôle de femme qui a inventée une forme étonnamment moderne de « roman poétique ». Écrit à la fin des années 60 mais jamais publié, Le Bonheur de la nuit est un étrange tourbillon de voix coupées : l’occasion idéale de découvrir un univers littéraire radical.

  • Claire Devarrieux dans Libération du 24 août 2006 :
« Laure Limongi, chez Léo Scheer, entreprend de réhabiliter Hélène Bessette, auteur Gallimard appréciée de Raymond Queneau et Marguerite Duras, morte complètement oubliée en 2000 à 85 ans. Premier titre : Le Bonheur de la nuit. »

  • Isabelle Baladine Howald dans Page des libraires du mois de septembre 2006 :
Livres introuvables, écrivain oublié… Laure Limongi remédie à l’inexplicable silence qui entoure Hélène Bessette en publiant Le Bonheur de la nuit, inclassable récit d’une poésie extrême. Le premier à m’avoir parlé d’Hélène Bessette est Pierre le Pillouër, découvreur infatigable, par le biais de son remuant site de poésie contemporaine, Sitaudis. Hélène Bessette, née en 1915 et morte en 2000, publia une douzaine de romans chez Gallimard et une pièce de théâtre. À partir de 1973, après la parution de Ida ou le délire, plus aucun manuscrit ne fut accepté, sans doute en raison de ses déclarations fracassantes sur le milieu littéraire. Elle avait été découverte par Raymond Queneau, qui s’était exclamé en la lisant : « Enfin du nouveau ! », et la fit aussitôt signer pour dix livres. Elle était aussi très soutenue par Marguerite Duras qui affirmait : « la littérature vivante, pour moi et pour le moment, c’est Hélène Bessette et personne d’autre. » Le Bonheur de la nuit est un livre exceptionnel par sa forme : c’est bien un roman, qui met en scène la comédie humaine, mais il est écrit comme un poème. Des personnages pathétiques s’y succèdent et sont évoqués au travers de brefs chapitres écrits au vitriol :
«  Monsieur habituellement sale, repoussant.
Descend vers midi. Peigne ses mèches collées
Avec le doigt (il a perdu son peigne)…
L’ennui blanc
Rien ne se passe
… Chérie impavide. »
Ces bouffons grimaçants, souvent difformes, nous font penser à Breughel, d’ailleurs plusieurs fois cité.  Le jeu de massacre est implacable. L’attaque sociale est virulente, le constat qu’elle dresse de l’état des couples est effrayant : femmes battues, au mieux flouées, hommes perdus. Mais le plus remarquable, c’est le style d’Hélène Bessette qui ne ressemble plus à aucun autre. Heurté, fracturé, interrompu par des tirets, recourant à une typographie de poète, ce style surprend à chaque ligne par son impact poétique autant que social.
« Mort d’ennui.
La Liberté du Mal a de ces pâleurs. De ces angoisses.
Cette froideur continue. Uniforme. De moment
En moment. De jour en jour. Jusqu’à la fin.
Breughel informes. Et diminués.
Cervelles blanches. Et molles.
Vidées. »
Formons des vœux pour que se poursuive la réédition de tous les titres épuisés, et pour la fin du purgatoire dans lequel a été relégué cet écrivain magnifique. Que « LNB7 », comme la surnommait ses amis, entre par la grande porte au paradis des écrivains aimés.

  • Fabrice Gabriel dans Les Inrockuptibles du 26 septembre 2006 :
Un roman inédit des années 60, dont les recherches formelles en avance sur son temps le mettent en adéquation avec le nôtre.

C’est l’histoire d’une résurrection littéraire : Hélène Bessette est morte en 2000, laissant derrière elle une œuvre presque complètement oubliée, à peu prés introuvable aujourd’hui. Elle avait 82 ans, et il ne serait pas tout à fait juste de dire qu’avec elle disparaissait un artiste « maudit », car elle a connut un semblant de gloire dans les années 50 : révélée par Queneau, défendue par Duras, elle publia presque une quinzaine de livres chez Gallimard et figura même, le temps d’une saison, sur la liste des sélectionnés au Goncourt… Que s’est-il alors passé pour que s’éteigne jusqu’au nom de cette petite institutrice au tempérament (semble-t-il) bien trempé ? Hélène Bessette ne devait pas être tout à fait de son époque, ou peut être l’était-elle trop, se dit-on, en découvrant Le Bonheur de la nuit, un roman inédit, écrit à la fin des années 60, que Laure Limongi a eu la bonne idée d’exhumer pour sa nouvelle collection. Voilà un « olni » nerveux et saccadé, qui met en pièces une certaine idée du récit et démembre ses personnages, façon cut-up, en ricanant. Une noire histoire de désir, qui circule comme de la fausse monnaie dans l’entourage d’un Marquis à majuscule : du Sade ironiquement bourgeois, voire du Bruegel en chambre, où les voix se chevauchent entre la « soubrette », « Chérie », « Doudou », « Madame » ou « Monsieur » … Pas de leurre sentimentale, ni même de psychologie, mais le théâtre sans syntaxe d’une société à nu, la comédie au scalpel  de couples confus, dans le rassemblement réflexif d’une espèce de poème en loques. En ce sens, Le Bonheur de la nuit  est plutôt un antiroman, radical et inconfortable, qui préfigure le travail d’auteurs comme Nathalie Quintane ou Frédéric Léal : on ne sera donc pas étonné de les retrouver très en forme, dans le dossier consacré à Bessette dans La Revue Littéraire (n°28, automne  2006). Une autre façon de redécouvrir cette personnalité originale.

  • Agnès Vaquin dans La Quinzaine Littéraire n°931 du 1er octobre 2006 (sous-titrée « Écrire pour (ne pas en) vivre ») :
Voici une romancière dont l’éditeur souhaite ranimer le souvenir lequel en a grand besoin. Le Bonheur de la nuit est un roman inédit d’Hélène Bessette écrit en 1968 et 1969. Diverses manifestations sont prévues pour accompagner la parution du livre.

Née en 1918, l’auteur disparaît en 2000 après un silence de plus de vingt-cinq ans. Un temps femme de pasteur, institutrice, elle ne supportait pas semblait-il, la sédentarité et son métier lui permit des changements de poste fréquents, tant en France qu’à l’étranger.
Pendant ce temps, son œuvre s’élaborait : treize romans publiés aux éditions Gallimard entre 1953 et 1973, une pièce de théâtre. Cette œuvre est remarquée : elle éveille l’intérêt de Margueritte Duras, de Nathalie Sarraute, de Raymond Queneau, entre autres. De Combat au Figaro en passant par Le Monde, la critique l’apprécie. Les titres de certains de ses romans figurent sur les listes du Goncourt et du Médicis. Mais qui, à l’heure d’aujourd’hui, se souvient encore d’elle ?
Autour des années cinquante, la guerre est finie, l’onde de choc déterminée par la révolution surréaliste agite encore la littérature, les courants idéologiques travaillent les esprits, les écrivains éprouvent le besoin de se resituer. Sur le roman, Hélène Bessette a une position singulière. En 1954, elle la définit dans un Manifeste. En 1959, elle revient sur ses aperçus théoriques en fondant Le Gang du Roman Poétique. Dans sa postface, Bernard Noël définit excellemment ses intentions telles qu’elles se manifestent dans Le Bonheur de la nuit et sans doute dans ses autres livres qu’il est question de rééditer : « Ouvrez-les et vous croirez vous trouver devant des poèmes ; lisez-les et ils auront l’air de vous proposer des romans. »
Le projet consiste donc à rédiger un roman comme on écrit de la poésie : une mise en page et une typographie libérées, des rythmes, des images, des ellipses, des jeux de langage, des fantaisies de ponctuation. On comprend pourquoi Margueritte Duras aimait cette venue en musique du texte, ce qu’elle-même pratiquait de plus en plus au fil du temps. Raymond Queneau ne pouvait rester insensible à la remise en cause du langage :
« Le langage adopté en cette circonstance, sera quelquefois déconcertant.
 A double sens par exemple. Les mots pris les uns pour les autres.
 Côtoiements d’appellations. Ou mal décomposés.
 Utilisation scientifique des syllabes. Linguistique des visages.
 Code secret au moment de tourner une page.
 Dans ce jour qui est presque nul.
 Le galimatias balbutiant. »
Pour Nathalie Sarraute, on imagine qu’une autre lecture fut possible. Hélène Bessette remet en question ce qu’il est convenu d’appeler le statut des personnages. Le roman est conçu comme « le récit d’une crise ». Afin de s’entredéchirer et de s’autodétruire plus aisément, les protagonistes sont réunis pour une nuit dans un château de conte de fée : « Le grand château endormi Contes de Perrault ou de Grimm » ou encore « à la Walt Disney ».  Les personnages sont désincarnés, passe-partout. Ils sont traités en stéréotypes et portent des noms génériques correspondant à leur emploi : Monsieur, c’est le marquis Nata de Natanaël, du reste grand amateur de nourritures terrestres, un homme parfaitement sans qualités :
« Monsieur patiente. Avec le magazine Nous Deux
Face à lui : la toile du Metropolitan.
Niveau de culture égale et reposant
Lénifiant pour tout dire. »
Les ou plutôt ses femmes sont interchangeables : la marquise, Doudou, Chérie, Oula, la Soubrette, une Lolelitina, des « Marquisettes et demi-Comtesses vouées au pineapple » qui assureront la relève…
Et c’est ici qu’on en vient au point délicat : pourquoi la lecture du Bonheur est-elle aussi difficile ? On est d’abord tenté d’incriminer l’écriture. Un poème, on l’aime comme un support de rêve.  Admettons que ce soit le résultat d’un conditionnement culturel regrettable, mais une écriture « poétique », quelles que soient ses qualités, énonce mal l’affligeante banalité de ces marionnettes qui jouent sur près de deux cent cinquante pages le plus vieux vaudeville du monde. Et que penser d’une humanité réduite à l’état de fantoches : « Ombres informes. / Breughel mornes. » ? Si l’on considère que le sexe, l’alcool et l’argent font tourner le monde, cela n’est peut-être pas faux, mais comment se contenter d’une vision aussi simpliste et aussi noire ? : « Précisons que la Lutte des Classes est un mythe. Et que tous les héros de l’Unique classe sociale et psychologie existante, riches et pauvres, ont devant toute la situation la même explication. Seule une légère différence de vocabulaire ou de tournure et phrase peut se faire entendre. » Pourtant, Hélène Bessette en a vu du pays !
Son œuvre va-t-elle bénéficier d’une seconde chance ? on a quelque peine à y croire, mais une réédition réserve parfois des surprises.

  • Éric Dussert dans Le Matricule des Anges d'octobre 2006 : Le phrasé Bessette

Femme désarmante issue des limbes, la romancière Hélène Bessette a surpris par sa candeur et sa manière. Raymond Queneau, Margueritte Duras et Nathalie Sarraute, notamment.

Après Catherine Pozzi, Alexandra David-Neel, Isabelle Eberhardt, Irène Nemirovsky, Germaine Beaumont ou Annemarie Schwarzenbach, il est juste que reparaisse Hélène Bessette, figure singulière.  Et dont la case « LNB7 » est restée inoccupée malgré les avertissements d’Alfred Eibel, de Claude Royet-Journoud et, plus récemment de Julien Doussinault, l’artisan de la résurrection de son œuvre. Qui est Hélène Bessette ?
Née « obscurément », selon ses propres mots, le 31 août 1918, à Levallois, d’une parfumeuse et d’un chauffeur de taxi, elle connaît une enfance modeste, soigne une tuberculose (1930) et entre à l’ Ecole Normale d’institutrices d’Alençon. Puis elle rencontre un étudiant en théologie qui l’épousera en 1939 et le suit.
En date du 4 décembre 1952, on trouve dans le Journal de Raymond Queneau une première apparition marquante de cette jeune femme étrange : « elle a un peu l’air d’un rat, toute petite, pauvrement vêtue, un bonnet blanc de laine sur la tête. Je lui fais raconter sa vie. Brevet supérieur. Mariée à un pasteur. (…) Je l’interroge au sujet de la Nouvelle-Calédonie : ‘’ M.Brabant a rencontré là-bas une jeune fille qui lui a plu, après je suis allée en Australie où je pensais refaire ma vie. C’est en Nouvelle-Calédonie que j’ai rencontré M.Leenhardt. Il est triste parce que je ne suis plus croyante. Oui, je ne suis plus croyante, oh ! Ce n’est pas parce que mon mari m’a trompée, bagatelle ! Mais après dix ans passés dans les églises, j’ai pensé que c’était du bluff. ‘’ »
Queneau est touché par ce personnage à la fois déstabilisant et nuageux. Ses écrits lui avaient été transmis par Michel Leiris. Un collègue de ce dernier, l’ethnologue Maurice Leenhardt, avait découvert en Nouvelle-Calédonie et lu dans Evangiles-Sud, revue qu’elle a fondé en 1947 avec son mari, un roman en feuilleton, Marie Désoublie. Et puis, la vie d’Hélène Bessette avait basculé en 1948. Après un passage à Sydney, où elle s’emploie à l’usine Palmolive, elle rentre en France en 1950. Avec pour tout bagage une valise de linge usagée, elle est institutrice à Roubaix où elle loge avec son fils, dans un hôtel situé en face de la gare. Elle écrit. Alors que Le Seuil, alerté, lui avait fixé rendez-vous, Queneau tire le premier : il lui fait signer un contrat pour dix livres. Son premier roman, Lili pleure, paraît en 1953, il sera le premier d’une série de quatorze, conclue par son chef-d’œuvre, Ida ou le délire (1973). Non sans heurts, car les nostromos de Gallimard refusent dans l’intervalle certains de ses manuscrits. En 1967, elle se propose d’assiéger la maison : « Je prendrais simplement l’attitude révolutionnaire et j’irais occuper le canapé ». Tenant de placer ailleurs ses textes refusés, elle souhaite rompre un contrat qu’elle juge abusif : « Il me déplaît de travailler pour les Gallimard, dont la seule optique est le bien-être des Gallimard de l’an deux mille, dussé-je mourir de misère et de diffamation prématurément. »
Des échecs tes que celui de La Grande balade (1961) dont seuls cent treize exemplaires se vendent, manifestent les difficultés de sa prose à trouver lecteur. Etourdissante, trop nouvelle sans doute, elle a cependant une grâce impérieuse, un débridé sans ostentation, une simplicité trompeuse et cette urgence du phrasé qui devrait séduire aujourd’hui. « Personne n’a vu que ma ‘’manière’’ venait des Psaumes », confiait-elle à Queneau. S’en rendra-t-on compte aujourd’hui que paraît un roman inédit, Le Bonheur de la nuit ?
Elle avait expliqué au même Queneau qu’elle souhaitait être éditée « à cause des gens » qui la prennent « pour une (geste) ». Elle s’étonne de ce que les gens sont surpris quand elle parle, elle qui déclare le 4 décembre : « C’est Noël aujourd’hui. » Mais les gens sont aussi étonnés de ce qu’elle écrit. Et elle écrit beaucoup. Comme les fous littéraires, ou ces artistes de l’art brut – Chaissac avait et cette manie des lettres et cette candeur désarmante -, Hélène Bessette épouse une rationalité qui n’appartient qu’à elle.  Comme l’observe Raymond Queneau, elle a vu les Fidji, les Nouvelles Hébrides, mais « ça ne semble pas lui avoir fait beaucoup plus d’effet qu’à Raymond Roussel. » N’est-ce pas un signe ?
Reconnue toutefois, Hélène Bessette figure à plusieurs reprises dans les listes du Goncourt ou des Deux-Magots, y obtenant des voix – celle de Queneau à coup sûr
et décroche dés 1954 le prix Cazes pour Lili pleure. Pourtant, l’attention à son égard s’estompe. En 1962, elle démissionne de l’Education nationale, s’installe en Suisse, où elle fait des ménages, puis habite Château-Thierry ou Lausanne. En 1974, démunie elle revêt l’uniforme de domestique à Londres. C’est une période noire. Dés les années 1960, Duras et Queneau lui étaient cependant venus en aide, réclamant pour elle des bourses, signant des articles enthousiastes, comme ce « Lisez Hélène Bessette » de 1964, par Duras, dans L’Express. Mais rien n’y fait : Gallimard dort sur son œuvre, comme beaucoup d’autres. Et puis Hélène Bessette s’est éteinte, le 10 octobre 2000, dans l’espoir d’on ne sait quelle rémission ; son œuvre attendait : n’attendez plus.


En publiant un roman inédit d’Hélène Bessette, Le Bonheur de la nuit, les éditions Léo Scheer et Laure Limongi brisent enfin le silence, l’incompréhension qui entoure depuis trop longtemps l’oeuvre de cette romancière géniale et inimitable.

Redonner à la littérature son allant, tel semble être l’objectif de la nouvelle collection « Laureli », qui choisit pour cette rentrée de rendre hommage à un écrivain connu seulement de quelques initiés. Hélène Bessette (1918-2000) avait déjà fait paraître treize romans et une pièce de théâtre chez Gallimard, de 1953 à 1973. Claude Gallimard reçoit le manuscrit du Bonheur de la nuit en 1969, mais il se sent alors obligé de le refuser, prétextant l’inexplicable insuccès de la romancière, tout en lui confiant dans une lettre qu’il craint de passer « à côté d’une oeuvre importante ». Et l’oeuvre, en effet, est importante.

Ce quatorzième roman attendait donc depuis quarante ans que l’histoire littéraire se souvienne enfin de celle qui fut l’une des pionnières du nouveau roman.

Ils furent nombreux, à une époque, à tenir Hélène Bessette pour leur maître et à l’admirer beaucoup : Raymond Queneau, Marguerite Duras, Nathalie Sarraute, Alain Bosquet, Claude Mauriac... Tous se sont un jour ou l’autre élevés contre cette injustice qui reléguait notre auteur dans la pénombre.

Hélène Bessette est à l’origine d’un genre entièrement nouveau en littérature. « Imaginez une jeune fille employant les armes de Jarry et d’Ionesco », écrivait Bosquet. Mais imaginez aussi le croisement de Gertrude Stein et d’Antonin Artaud, d’Ezra Pound et de James Joyce, avec une pointe d’André Breton et une autre de Raymond Chandler. Car c’est bien au croisement de plusieurs genres et de différentes écritures que le style d’Hélène Bessette se révèle. Ou, comme l’écrit très justement Bernard Noël dans l’excellente postface qu’il lui consacre, « l’explication ne peut être que dans ses livres. Ouvrez-les, et vous croirez vous trouver devant des poèmes ; lisez-les et ils auront tous l’air de vous proposer des romans. Disons plutôt qu’ils sont lisibles comme des romans, mais que leur allure de poèmes y introduit une accélération troublante. En réalité, ils opèrent un tressage des deux genres, qui les conduit à en inventer un troisième dont me voilà tenté de dire qu’il est aux deux précédents ce que les premiers films sont à la manière de raconter une histoire ». On l’aura compris, il y a dans ce roman « cubiste » plusieurs niveaux de lecture, et le lecteur se passionne pour chacun des drames qu’il contient, et même pour le roman qui se retrouve au coeur du drame. Car, pour Bessette, ce qu’on ne saurait dire on le fait sentir, on le montre ou on le laisse entendre, mais on ne laisse pas le roman seul pour dire l’indicible ou exprimer l’inexprimable. Hélène Bessette invente un langage et des formes, tente de donner à notre époque le style, l’oeuvre qui lui convient.

Dans Le Bonheur de la nuit, « C’était donc du théâtre » ou « C’est du cinéma » ajoutent à la confusion. Le roman commence en effet « sous le signe de Breughel », se poursuit « en forte », et l’on ne sait bientôt plus quoi lire ni ce qu’il faut lire, ni si l’on est en train de lire un livre ou de déchiffrer une partition, d’écouter un chant, une litanie, une mélopée... de lire un poème. C’est donc sur cette erreur que s’ouvre le roman, et l’erreur justement est au coeur du drame. Le lecteur ne peut que se tromper, car tout est dissimulé, tout se lit entre les lignes, dans la brèche ouverte par le roman, dans les blancs typographiques qui lui permettent de manier la phrase à son gré, de lde sous-entendus et d’intentions secrètes. Le lecteur est donc libre de se tromper, mais la romancière reprend rapidement ses droits et choisit d’intervenir directement dans la narration : « Le langage adopté en cette circonstance sera quelquefois déconcertant. À double sens par exemple. Les mots pris les uns pour les autres. Côtoiement d’appellations. Ou mal décomposés. Utilisation scientifique des syllabes. Linguistique des visages. Code secret au moment de tourner une page. » Le récit avance donc à la lumière de ses commentaires, et l’on répare finalement l’erreur qui nous a fait croire un temps au bonheur quand il s’agissait en fait de lire le Traité du désespoir, l’erreur de croire au titre de ce livre, le Bonheur de la nuit, comme on ne croit pas à la douceur de vivre. D’ailleurs, s’il est un autre croisement à revendiquer, cinématographique cette fois, c’est avec le film de Fellini, la Dolce Vita. Le livre, comme le film, contient dans son énoncé cette idée que c’est tous les jours dimanche, qu’il n’y a rien à faire, qu’il n’y a qu’à attendre, que le jour se lève ou que la mort vienne. Fumer, boire, coucher... le réalisateur autant que la romancière se sont penchés sur ce programme bien funèbre au final d’une société décadente, d’une faune corrompue et dérisoire qui feint de s’amuser et dissimule mal son ennui.

Mais Bessette ici s’en prend moins à la société qu’à l’humain aux « 1 000 voix folles. À l’intérieur des hommes. / Les mille voix muettes/ (qu’il faut capter) ». D’autres avant elle ont voulu capter le monologue intérieur, mais autrement que Joyce, autrement que Faulkner, mieux que Schnitzler et mieux que Cohen, Hélène Bessette nous fait entendre les cris, les crises et les tumultes, tous les soubresauts de l’âme humaine. Dans l’évocation de chacun de ses personnages, elle rassemble ce qu’il y a de commun chez tous les hommes, et qu’elle écrit en grande majuscule, page 113. « Rien. Il n’y avait rien. » Bien sûr on y voit mal, au début, et c’est facile de se tromper « dans ce jour qui est presque nuit », dans cette fausse clarté crépusculaire qui rend les contours flous, où les frontières du roman finissent par se confondre avec celles de la poésie, du théâtre, du cinéma... Une seule certitude persiste cependant : le livre que vous vous apprêtez à lire est un chef-d’oeuvre.

Sur la couverture, une fois l’injonction, la supplique même de Marguerite Duras entendue (« Lisez Hélène Bessette » !), on voit cette femme qui ne ressemble à aucune autre et qui sourit enfin. Souriez, Hélène Bessette. Le crépuscule vous regarde.


  • Claire Paulhan dans Le Monde des livres vendredi 3 novembre : Hélène Bessette : furieusement moderne
Le roman inédit d’un écrivain loué par Marguerite Duras.

Les treize livres publiés par Hélène Bessette entre 1953 et 1973 ont disparu des librairies, mais pas de toutes les mémoires : Michel Leiris, Raymond Queneau, Marguerite Duras (« La nature faite littérature, la littérature vivante, pour moi, pour le moment, c’est Hélène Bessette, personne d’autre en France »), Nathalie Sarraute, Jean Dubuffet l’ont défendu en leurs temps ; Georges-Emmanuel Clancier, Claude Royet-Journoud, Bernard Noël plus récemment… Mais c’est grâce à l’énergie d’un jeune libraire, Julien Doussinault, qu’Hélène Bessette émerge de l’oubli quelques années après sa mort, en octobre 2000.

L’un de ses premiers romans, demeuré inédit, est aujourd’hui en tête de pont d’une nouvelle collection de littérature contemporaine, dirigée par Laure Limongi (1) : refusé par Claude Gallimard en 1969, Le Bonheur de la nuit est un roman radicalement expérimental – elle parlait de « roman poétique », Claude Mauriac d’« allitérature » : l’actrice, le fils de famille, le noble déchu, la soubrette sont les figures cardinales d’une intrigue bourgeoise connue (mue par le sexe et l’argent), mais livrée ici en une langue inconnue. Hélène Bessette ne donne à lire qu’un récit abstrait, elliptique, rythmée par les retours à la ligne, les blancs typographiques, les parenthèses et les majuscules. Refusant les artifices du roman (mises en situation, description), l’écrivain s’est concentrée sur la mécanique des êtres : « Mon œil unique et fidèle, à optique à enregistrement perfectionné, à vingt dixièmes de vision, mon œil bien visionné s’est fixé sur:/le Monde prés de moi en délire/Cette Humanité aux Portes/aux portes de la folie. » Ne restent que les mots crus et la syntaxe minimale, les angles d’une écriture « irritante, recherchée, presque hystérique, selon Alain Bosquet, [qui] finit par s’imposer dans un grand délire majestueux ».

Née en 1918, épouse d’un pasteur, Hélène Bessette était institutrice. De 1946 à 1949, elle vécut avec son mari (et ses deux fils) en Nouvelle-Calédonie. Dans la revue de missionnaires qu’ils animaient à Nouméa, l’ethnologue Maurice Leenhardt remarqua son premier roman, Marie Désoublie, et la recommanda à Michel Leiris. Divorcée et revenue en France, elle envoya ses manuscrits aux éditeurs, obtint le même jour de décembre 1952 rendez-vous avec Raymond Queneau (Gallimard), puis avec Francis Jeanson et Paul Flamand (Seuil) : le premier lui fit signer un contrat qui allait la ligoter pour ses dix prochains titres… Lili pleure, dont Sartre publia un extrait dans Les Temps Modernes, parut en 1953, obtint le prix Cazes et fut en lice pour d’autres prix littéraires, de même que pour Vingt minutes de silence (1955). Irrécupérable, même par le Nouveau Roman qu’elle trouvait déjà dépassé, cette forcenée enchaîna les romans chez Gallimard – notamment maternA (1954), Les Petites Lecoq (aussitôt condamné pour diffamation et outrage aux bonnes mœurs, ce livre sera réédité sous le titre Les Petites Lilshart en 1967), La Tour (1959), Si (1964), Garance rose (1965), Suite suisse (1966), Ida ou le délire (1973)… - et une pièce de théâtre, Le Divorce interrompu (1968).

Parallèlement, à la fin des années 1950, elle fit toute seule une revue samizdat, Résumé, où elle exposait ses furieuses théories sur le roman, revendiquant une littérature dégagée de la tradition, et fonda le GRP (Gang du roman poétique). Dans la vie normale, elle quitta l’éducation nationale, fit des ménages, refusa d’être aidée par ses rares relations, déménagea sans arrêt, envoya des lettres paranoïaques, sombra dans la folie et dans la solitude. Bizarrement, elle avait la certitude qu’elle serait lue après sa mort : « Plus tard on dira qui je suis. » Qui est donc maintenant Hélène Bessette ? Un écrivain d’avant-garde, encore et toujours.

(1) Laure Limongi a dirigé un dossier Hélène Bessette dans La Revue littéraire n°28.


  • Jean Perrier dans Technikart, novembre 06 : Hélène Bessette : inoubliable oubliée  
Née en 1918 et morte en 2000, Hélène Bessette a écrit quatorze livres publiés entre 1953 et 1973 (Le Bonheur de la nuit est un inédit), a été deux fois sur les listes du Goncourt et soutenue par Queneau et Duras. Puis, direction les oubliettes. Pourtant, cette ancienne institutrice commence juste d’influencer notre époque. Ce qui répond à la question : pourquoi lire Bessette aujourd’hui ?

Prenons ce Bonheur de la nuit, digne de Renoir. Un monsieur, une madame, une wannabe actrice, une soubrette ambitieuse, des valets attentifs. Des problèmes d’amour, de tromperies, d’argent et de mensonges, et la mort qui sourit. Voici toute une bourgeoisie disséquée par une plume fougueuse. Le style, donc. Des phrases. Coupées. Par le milieu. Des voix multiples courant après la vitesse du récit. Le lecteur est paumé puis rattrape au détour d’une indication le fil du roman. On est dans la vie telle qu’elle se déroule ici et maintenant. Du nouveau roman  à la littérature contemporaine, c’est finalement une bonne partie de l’histoire littéraire qu’a défrichée Hélène Bessette, comme elle le fait de nos vies mensongères dans Le Bonheur de la nuit. « C’étaient des gens modernes », dit-elle. Et une conclusion au tout début : « C’était donc du théâtre. » Rideau.


  • Bernard Quiriny dans Epok, semaine du 6 novembre 2006 : Inédit : le nouveau roman d’Hélène Bessette
Hélène Bessette ça vous dit quelque chose ? Peu de lecteurs connaissent les quatorze livres qu’elle a publiés entre 1953 et 1973. Jamais réédités et désormais introuvables, sauf dans quelques rares librairies. Institutrice dans l’Orne et dans le Nord de la France, partie en Nouvelle-Calédonie avec son mari, pasteur protestant, ouvrière en usine en Australie, deux enfants, divorcée, la vie d’Hélène Bessette, à elle seule, s’écrit dans une narration vraiment singulière. Découverte par Maurice Leenhardt et Raymond Queneau, tous ses romans, depuis Lili pleure, sortiront chez Gallimard. Bessette n’a jamais fait partie de l’écurie Minuit, mais elle a pourtant été l’une des actrices majeures du Nouveau Roman, aux côtés de Nathalie Sarraute, de Robert Pinget ou de Claude Simon. Pour Marguerite Duras, les choses étaient claires : « La nature faite littérature, la nature vivante pour moi, pour le moment, c’est Hélène Bessette, personne d’autre en France », écrivait-elle dans l’Express en 1964. Véritables laboratoires d’écriture et de manipulation des formes, ses textes inclassables sont portés par une volonté obsessionnelle d’éclater les cadres du roman « traditionnel » en l’hybridant avec la poésie. Résultat : des livres qui ne ressemblent à rien de connu. Ils sont anguleux et déconcertants, comme Le Bonheur de la nuit, un inédit écrit vers 1968 et publié aujourd’hui par les soins de l’écrivain Laure Limongi, l’une de ses ferventes admiratrices. « La littérature a cinquante de retard sur la peinture, l’architecture ou la musique, affirmait Bessette. Pourquoi ne se dégagerait-elle pas de la tradition littéraire ? » Six ans après sa mort, son œuvre est redécouverte par un nombre croissant de lecteurs et d’écrivains qui lui rendent hommage dans La Revue Littéraire de ce mois-ci. « Plus tard on dira qui je fus », écrivait-elle. Fin du purgatoire pour la grande oubliée du nouveau roman ?




  • Jeudi 21 septembre, « Lisez Hélène Bessette » (France Culture), un Surpris par la nuit par Omar Berrada, de 22h15 à 23h30.
  • Mardi 24 octobre, on parle d'Hélène dans les « mardis littéraires » de Pascale Casanova (France Culture), avec Céline Minard, Laure Limongi & Julien Doussinault.


{Photo : vitrine de la librairie Litote en tête, septembre 2006}
Par laureli
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Mercredi 30 août 2006

  • Christophe Duchatelet, Art Press, octobre 2006

Bien après la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb et le succès des conquérants dans les siècles futurs, après le drame des « grands évènements », après la disparition des hommes, il ne restait plus rien, hors peut-être les objets de la science et de la technologie. De ce trou noir dans l’espace-temps, la vie allait-elle reprendre ? Et sous quelle forme ? Quels seraient les outils pour la mesurer ou la définir ? Au commencement : de banales stations de chercheurs dans l’Antarctique où débarque Lain, en fait un « préado, manifestement sans fonction crédible, s’affirmant chimiste, cantonné à un rôle de vérificateur des effets d’une substance psychotrope sur les aphasiques ». Les « corps » rencontrés dans ces bases scientifiques semblent en effet frappés par des troubles du langage, signe de cette supposée disparition ou transformation de la vie humaine : là où le langage ne s’entend plus parler et devient confus, supprimant toute réflexivité entre les interlocuteurs, le vide surgit et se laisse envahir par des forces nouvelles à décrypter.

Alors, comment penser les corps dans ces conditions ? Simples enveloppes plastiques ? Réseaux électrochimiques, supports, systèmes experts, zones se passage ? L’apparence : toujours cette couche de mystère derrière laquelle on redoute de rencontrer son double et de s’y noyer comme Narcisse. Arrivé par la mer au même titre que les marchandises, Lain s’introduit péniblement dans cet univers à la Philippe K. Dick. S’introduire, pénétrer, comprendre le frottement des corps, l’énergie qui les actionne, leurs relations d’interdépendance : le jeune chimiste tente de reconstituer le puzzle de la sexualité perdue, membre fantôme dont la plupart des pièces échappent à l’observation, camouflés par les faux-semblants, les prothèses…
À la fin de son exploration, il devra remettre son rapport aux « développeurs », personnages énigmatiques habitant un autre monde.
Pour enquêter, Lain dispose d’une arme de pointe : l’Ofusen, médicament ou parasite déstabilisateur, substance qui délie les langues, rapproche les corps, reconfigurent les cerveaux. Objectif : désinhiber, sortir de l’inconnu, de l’amnésie sexuelle : « J’apprends qu’un coït a une durée en plus d’avoir un sens », relève Lain, candide de cette science fiction échappée des brumes des guerres anciennes. SYD, un de ses premiers cobayes, présente quelques signes d’un comportement dérégulé : depuis sa baignade forcée dans les eaux glaciales, il ne bande plus. Il en souffre, clame-t-il. La fin de la sexualité signifierait-elle la fin de l’homme ? Les robots peuvent-ils simuler des orgasmes ?
Sous les titres de ce « narcochimiste » envoyé en mission sur le continent de l’extrême, on devine une espèce de docteur Freud, on l’imagine creuser la glace, sonde au-delà des apparences : « Sucer est sexuel et je suis censé le savoir. Quand je fais remarquer que SYD doit être singulièrement avantagé par sa défaillance puisque son sexe toujours mou s’y prêterait agréablement, un éclat de rire mêlé d’admiration me confirme la sympathie de la tablée. Je comprends que seul le dur mérite d’être sucé. » En plongeant une sonde dans les profondeurs de la glace, paraît-il, on peut remonter le temps de l’évolution biologique grâce à l’analyse des diverses composantes récoltées : la glace a conservé une grande partie de la mémoire du monde par l’accumulation des couches. Cela explique pourquoi l’auteur de Cold a placé les bases de sa fiction au-dessus de la calotte glaciaire du pôle Antarctique : non seulement du point de vue géographique mais aussi de la forme : comme dans ses précédents livres, la narration procède du fragment, du carrotage. Appréhender un objet, c’est tourner autour de celui-ci, choisir ses angles, prélever, découper, se brancher sur certains « PORT » du réel, à la manière des machines informatiques où le transfert des données passe d’un disque dur à l’autre.  Le réel est trop réel pour se laisser attraper : il faut un art de la dissimulation « qui revient à accumuler du secret (…) posant ainsi une énergie du secret, une éthique du secret ». Alors on glisse entre les plis de ce camouflage pour découvrir au final que le fameux SYD n’est autre qu’un « hologramme revêtu d’une armure carnée autant que suante lui redonnant un semblant de réalisme. Reformé, il arbore une terrible et veineuse érection. »

  • Sylvain Bourmeau, Les Inrockuptibles, 26 septembre 2006

Un nouveau genre mineur : le pastiche de genre mineur. Hilarant et sérieux à la fois.

Après l’éclatant White de Marie Darrieussecq, et la traduction cette rentrée des brillants Fusils de William T. Vollmann  (on y vient très vite dans ces colonnes), il semble que les pôles magnétisent la littérature, aimantant un nouveau projet, le quatrième livre d’un auteur que nous avions jusque là raté, Daniel Foucard qui, avant ce premier roman a publié volumes plus poétiques – ça se voit et plutôt, pour une fois, pour le meilleur. Cold frappe en effet d’abord par son sens aigu de la construction, son architecture aussi solide que précise, n’hésitant pas à laisser apparents de nombreux éléments fonctionnels (numérotation, notes…) comme certains bâtiments savent depuis longtemps ne plus cacher les conduits et autres réseaux filiaires. Rien n’est d’ailleurs décoratif dans ce roman qui pourtant s’écrit, comme se tourne un film, dans un fantastique décor - l’Antarctique. Roman en studio donc, ou en laboratoire, ce qui revient au même pour cette histoire délirante de cobaye de multinationale pharmaceutique chargé d’aller tester les effets – en paticulier sexuels
  de l’Olufsen, une molécule désinhibante, sur des personnages aux noms majuscules – ANNA, EMMA, SYD, WIND . Hilarant et sérieux à la fois, Cold ressemble à ce que pourrait faire Michel Gondry s’il écrivait des romans : c’est un agréable divertissement, et il n’y a rien de péjoratif dans cette qualification. Nourri de cyberlit’ et autre folklore SF, Cold contribue à l’invention d’un nouveau genre mineur que serait le pastiche de genre mineur. La sauce SF fait rire mais sans surplomb. (...) Comme ses robots font le sexe, Daniel Foucard fait lui du Pierre La Police. Du vrai.

{Photo : vitrine de la librairie Litote en tête, septembre 2006}


Par laureli
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Jeudi 4 janvier 2007
NATHALIE QUINTANE sur remue.net (mise en ligne le 21 janvier 2007) :

Il y a des livres dont on ne se pose pas la question de savoir s’ils sont semi-fictionnels ou auto-quelquechose, simplement parce que le "vécu", s’il y est, ne passe pas sans être impressionné par une manière, sans être redistribué par une machinerie poétique consciente de ses moyens, d’autant plus au point qu’elle est soucieuse, justement, de ce "vécu", et du fait que le mode de réception de ce qui est reçu conditionne la perception de ce qui est reçu.

On pourrait dire d’Une longue forme complètement rouge, de Bastien Gallet, qu’il est un livre coupé/relancé, que le lecteur, pris dans ces coupes et ces relances, épouse un mouvement fait de ressac et de reflux, si bien qu’il ne peut dire, au final, qu’il vient de lire un roman parlant de la mort des proches (la mort de la mère, la mort d’un grand-père) - Une longue forme complètement rouge Jeudi 9 mai. Lever 9 heures. R.A.S. Je m’embête. Je touche comme ss/off. Adjoint le sergent Boillod. Je crois que ça ira./coupe/le narrateur revit la guerre du grand-père à la première personne/coupe/le narrateur vit et revit sa propre mort - un suicide étrangement rêvé, aérien, et pourtant sûr et concret : " le sol dur mes vertèbres craquaient cassaient ma nuque se rompait ...", et puis tout reprend, revient, se reprend plus que se répète, pour mieux dire la déliaison ou la déprise - ou en tout cas l’incertitude - qui fonde la littérature, puisqu’après tout la narrateur est et n’est pas le grand-père, le narrateur est et n’est pas la mère, le narrateur est et n’est pas lui-même, et que nous, lecteurs, sommes et ne sommes pas, simultanément, le narrateur, la mère et le grand-père. n’est pas un "roman qui parle" -, mais qu’il a perçu le trouble de la mort, le troublé par la mort, l’étrange présence des corps des morts et la curieuse impossibilité de mourir à la première personne. Ce trouble, ou troublé, est par exemple organisé par la circulation des pronoms personnels : le grand-père raconte comment il perdit un bras à la guerre de 14 : " J’étais à l’orée du bois. Pas tout à fait couvert. Je pouvais voir le ciel au-dessus de ma tête... "/coupe/le grand-père agonise à la troisième personne derrière la cloison : " j’étais là quand il a gueulé de l’autre côté de la cloison, j’entends encore sa voix de chef de section de blindés/bondieujesuisentraindecrever/" mais le narrateur ne réagit pas/coupe/Extrait de l’agenda 1914 du grand-père, étique, en gras :

Une longue forme complètement rouge est une aria matérielle et spectrale, un beau livre fragile, une entrée en littérature remarquable.


ALAIN NICOLAS dans L'Humanité du 25 janvier 2007 :
« Au commencement était la ruine »

Premier roman . Comme l’amour de la débâcle, le roman naît du silence et l’espérance du deuil.

« C’est ici que tout commencera. » La ruine d’abord, d’un château familial, qui menace de s’enfoncer dans l’argile de la Champagne sèche. Mais aussi le livre qu’écrit, aujourd’hui, l’enfant qui écoutait jadis son grand-père détailler les causes de la destruction et ses phases prévisibles. La tour, seule partie réellement ancienne, sera séparée du reste du bâtiment par une fissure qui s’élargira irrésistiblement et s’abattra dans la rivière en contrebas. Là commencera non le livre, mais la réelle prise de pouvoir de l’auteur. Le flux de parole prend vraiment son essor au moment où il s’agit de décrire la chute de cet encombrant symbole, en un chapitre où les mots poussent puissamment le récit en avant. Du désastre naît, ou renaît une vie, une langue.

Tout commence et finit avec la guerre.

Dans ce terroir champ de bataille de toute éternité, tout commence et finit avec une guerre. Celle de 1940, « pas drôle du tout », mais encore à ses débuts, au moment où le sous-lieutenant Gallet, chef de section du 10e bataillon de chars de combat, peut écrire dans son agenda « tout va bien », « moral excellent malgré les nouvelles ». Les nouvelles, la mort de sa mère ou l’arrivée des Allemands à Rouen n’entament pas la vitalité du jeune homme. « Je suis heureux », porte son carnet. Fin juillet, pourtant, d’une autre écriture, tremblée, gauche : « On m’ampute le bras droit. » Puis une troisième écriture, qui n’est ni de l’ancienne main droite ni de la nouvelle main gauche. On comprend que c’est celle d’Élizabeth, infirmière pendant la guerre, et aujourd’hui mère du narrateur. C’est au sud des Ardennes, au lieu-dit La Retourne, dans la commune de La-Neuville-en-Tourne-à-Fuy, noms trop parlants pour être inventés, qu’à eu lieu l’engagement avec un groupe de Panzer, et la blessure du jeune soldat dans son Renault R35 flambant neuf. Un « retournement » qui n’est pas seulement de situation, mais aussi qui prend son sens dans ce qui se produit dans le corps même du soldat. La blessure, qui porte au dehors ce qui est caché par la peau, opère une véritable inversion entre intérieur et extérieur. Le blessé, à vif, dévoré par les éclats d’obus, sent chaque centimètre de son corps peser sur la terre, s’exposer à l’air. Il est comme retourné en doigt de gant. Un flot de paroles prendra naissance dans cette situation extrême. Un monologue intérieur riche, précis, inspiré, en contraste avec les notations laconiques du carnet. Tout le livre procède ainsi de la mise en question des possibilités de communiquer, tout en affirmant la puissance du langage. La mort des anciens amoureux, cinquante puis soixante ans plus tard, le montrera. Mais au moment où l’impasse semble être totale, la langue fait renaître une sorte d’espérance. Un serrement de main, quelques mots, les derniers, et c’est le sens de toute une vie qui se transmet avant la fin.

Univers tragique mais pas désespéré.

Les phrases de Salammbô de Flaubert que lit le fils au chevet de sa mère, le récit d’une guerre du temps des Carthaginois résument toutes les guerres du monde et deviennent littéralement la dernière nourriture de l’agonisante. Cet univers tragique n’est pas désespéré. L’amour naît dans l’absurdité de la débâcle, le langage procède de la douleur et du manque, le roman combat victorieusement sa propre impossibilité. Bastien Gallet en fait la démonstration dans ce premier roman complexe et étonnant, où le réalisme le plus méticuleux des itinéraires et de la topographie, la précision des tactiques de blindés et de la chirurgie s’accordent aux intuitions les plus inspirées. La prose de l’auteur passe ainsi de la sécheresse au délire, se gardant de la tentation de l’effet et de la virtuosité avec une efficacité qui montre une réelle maîtrise et nous donne un texte à la hauteur de ses ambitions.

 

Radios (à venir) :

Du jour au lendemain, France Culture, avec Alain Veinstein, diffusion le lundi 26 février à 23h30.

Minuit 10 de Laurent Goumarre le 23 février (en direct), France Culture.

Les Mardis littéraires (spécial « premiers romans »), par Pascale Casanova, France Culture (date de diffusion à préciser).

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