Hélène Bessette

Publié le par laureli

Hélène Bessette (1918-2000)

« Un des auteurs les plus originaux de ce temps. Enfin du nouveau. » Raymond Queneau

« La littérature vivante, pour moi, pour le moment, c'est Hélène Bessette, personne d'autre en France. » Marguerite Duras

« Un sourcier a fait jaillir une eau pure et glacée, mais qui le saura si nous n'indiquons, déjà recouverte sous la quotidienne arborescence des imprimés, la place exacte de la petite source étouffée ? » Claude Mauriac, Le Figaro

« Imaginez une jeune fille employant les armes de Jarry  et d'Ionesco (…). L'écriture d'Hélène Bessette, irritante, recherchée, presque hystérique, finit par s'imposer dans un grand délire majestueux. Un écrivain de race, qu'il faut découvrir, sans tarder. » Alain Bosquet, Le Monde


Hélène Bessette… ce nom ne vous dit sans doute rien. Elle est pourtant l’une des figure majeure de l’histoire littéraire du XXe siècle. Souhaitant enfin donner raison à celle qui avait coutume d’énoncer « plus tard on dira qui je fus », la collection laureli, aux Éditions Léo Scheer rend disponible une œuvre plus actuelle que jamais. Le premier titre publié sera un inédit : Le Bonheur de la nuit.


Présentation d'Hélène Bessette par Julien Doussinault

« La France compte trop d'écrivains », lit-on fréquemment, et les auteurs anonymes pullulent. Mais Hélène Bessette ne peut être mêlée à cette littérature de l'oubli tant sa prose nette, nerveuse, avare de mots, lisible, complice du lecteur, laisse paraître un style très reconnaissable, rythmé par une multitude d'images poétiques et de formules télégraphiques.

Dix ans après la sortie du premier livre d’Hélène Bessette, le succès se faisait encore attendre malgré des soutiens prestigieux. Marguerite Duras, au cours d'une émission diffusée sur France Culture, prenait la défense de Bessette :

« Nous sommes quelques-uns, dont Raymond Queneau et Nathalie Sarraute, à l'admirer beaucoup et à regretter profondément le silence qui entoure la publication de ses romans. (…) Il nous semble que l'œuvre elle-même devrait frapper très profondément, ne serait-ce que par la rareté extrême du talent dont elle témoigne. La nature faite littérature, la littérature vivante, pour moi,  pour le moment, c'est Hélène Bessette, personne d'autre en France. »

Derrière elle, d'autres écrivains : Raymond Queneau (« Enfin du nouveau ! »  écrit-il en lisant le premier manuscrit d'Hélène Bessette remis par Michel Leiris, qu'il tenait lui-même de Maurice Leenhardt), Jean Paulhan, Dominique Aury, Jean Guéhenno, André Malraux, Simone de Beauvoir, Maurice Genevoix…

Des critiques également : Claude Mauriac lui consacre de nombreux articles dans Le Figaro, et Alain Bosquet réclame régulièrement justice pour Hélène Bessette dans ses tribunes au Monde et à Combat. Enfin, l'ensemble du personnel de la rue Sébastien Bottin lui est entièrement dévoué, à commencer par Gaston, Claude et Robert Gallimard, L.D. Hirsch et Jacques Lemarchand, Marcel Arland…

Quelles raisons peuvent expliquer le silence inouï régnant autour d’une œuvre aussi fondamentale que celle d’Hélène Bessette ? Il semble évidemment qu'il y ait une multitude de raisons à cette disparition, jamais une seule propre, toutes nées de concours de circonstances. Hélène Bessette est une femme, elle est institutrice et ne vit pas à Paris. Ces trois arguments pourraient presque suffire à faire d'elle un non écrivain du XXe siècle. Gallimard ne sort aucun de ses ouvrages en format poche et perd un procès intenté par Roland Dumas au sujet des Petites Lecocq dans lequel une ancienne amie de Bessette a cru se reconnaître. Mais l'on peut croire aussi que son premier adversaire fut elle-même, ou la folie qui la gagne de plus en plus et la force à s'exiler à Nouméa, à Londres, à Lausanne, à Utrecht, ou à déménager sans cesse dans toutes les régions de France.

De 1953 à 1973, en Europe comme aux États-Unis, on lit Bessette, et cinq de ses livres ont été distingués : un fragment de Lili pleure est publié dans la revue Les Temps Modernes, dirigée par Jean-Paul Sartre, et le roman obtient le prix Cazes en 1954. L'année suivante, contre toute attente, Vingt minutes de silence reçoit des voix au Goncourt. En 1959, La Tour est traduit en américain pour l'anthologie de Laurent Le Sage sur le Nouveau Roman français éditée par les presses de l'Université de Pennsylvanie. En 1963, N'avez-vous pas froid est inscrit sur les listes du Goncourt et du Médicis, et Si est élu meilleur livre de l'année par la rédaction du journal Combat en 1964 ; un extrait de ce roman est publié dans la revue L'VII à Bruxelles. Hélène Bessette sort donc du laboratoire, influence certains écrivains, divise les critiques, bouleverse la littérature en général et le genre romanesque en particulier.

Hélène Bessette, romancière, réfléchit tout au long de sa vie sur le sens du roman, mis à mort par les symbolistes, enterré par les surréalistes, puis renaissant, jamais à l'abri d'une nouvelle menace, sans cesse remis en cause au XXe siècle, parfois très éloigné des exigences littéraires. Claude Mauriac a défini l'alittérature comme étant un nouveau pôle jamais atteint vers lequel doivent tendre les auteurs honnêtes, dénonçant les récentes impostures vendues en librairie. L'a privatif, au lieu d'indiquer un manque, désigne ici une qualité, et l'allitérature devient « la littérature délivrée des facilités qui ont donné à  ce mot un sens péjoratif ». Dans ses romans, Hélène Bessette s'oriente vers cette voie tracée par le journaliste du Figaro, impose un style, une œuvre, des idées, va à l'encontre de la monotonie calculée des clausules flaubertiennes et veut faire vivre le genre romanesque en le mettant à l'épreuve. « Pour que le roman redevienne vivant à la génération suivante, il faudra qu'il ait réussi à s'intégrer les conquêtes de la poésie, et recueille les fruits de la libération surréaliste », avait écrit Claude-Edmonde Magny, et Bessette ne tarde pas à reconnaître que cette phrase est importante, qu'elle est  même la meilleure de toutes celles qu'on rencontre à ce sujet. Il faut du moins la connaître si l'on veut suivre consciencieusement son parcours littéraire et mieux comprendre la démarche, la progression, le processus de l'auteur.

Tout, chez Bessette, gravite autour de l’association inédite entre roman et poésie, et ses recherches concernant ce nouvel hybride littéraire seront constantes, largement inspirées des théories d'Ezra Pound, de Virginia Woolf ou bien encore d'André Breton. En 1954, Hélène Bessette rédige Le Manifeste, paragraphe 25 du Résumé publié à ses frais quinze ans plus tard à cent exemplaires. Le Manifeste doit être considéré comme l'acte de naissance du roman poétique et précède le Gang du Roman Poétique (GRP), qu'elle fonde en 1959. C'est une réflexion littéraire originale et revendicatrice qui a pour but de fixer les règles d'un jeu de l'esprit auquel le lecteur doit s'adapter. La romancière part du principe que « la littérature a cinquante ans de retard sur la Peinture, l'Architecture et la Musique. Les autres arts n'hésitent pas à employer des matériaux nouveaux. Pourquoi la littérature ne se dégagerait-elle pas de la tradition littéraire. […] Qu'une forme dite poétique entre dans l'écriture d'un livre est dans la marche logique de l'évolution littéraire. […] Cette poésie peut donc tout naturellement devenir le matériel que l'écrivain emploiera pour donner un nouveau souffle à la littérature. Forme poétique pouvant s'exprimer par une désarticulation de la phrase, une scission. Sorte d'impressionnisme littéraire, de tachisme. De phonétisme. »
Tout a été dit mais tout n'a pas encore été écrit. Hélène Bessette nous en apporte la preuve et change la forme du roman, tout en conservant pour l'écrire ses propres arguments autobiographiques, proposant une vision du monde implacable et neuve, avec une part de doute, de terreur et d'inquiétude. L'intrigue va vite, et les télégrammes ne suffisent pas. En vingt ans, Hélène Bessette passe du murmure à la parole, à l’écriture.

Il est difficile finalement de critiquer les phrases d'Hélène Bessette, venues semble-t-il facilement au bout de la plume, et il faut une concentration particulière pour voir comme leur simplicité, leur brièveté, ou l'émotion dans la sobriété lèvent pour le lecteur attentif des problèmes sans fond et des souffrances profondes. La phrase en elle-même est des plus banales, peut-être par opposition à ce qu'elle dit, et c'est probablement ce qui a dérouté : une phrase quotidienne pour évoquer de grandes tragédies. L'intellectualité du siècle, et la phrase, ont été si complexes à la suite de Proust qu'elles ont fini par contraindre le lecteur à ne plus comprendre une phrase simple, à ne plus envisager qu'une phrase sans recherche puisse exprimer autant sinon plus qu'une phrase universitaire (qui ne manque pas de charme), mais qui lorqu'elle en manque (ce qui arrive) se fait alambiquée et obscure. Le français plat utilisé dans d'innombrables romans populistes écrits sur des situations malheureuses, a rendu complètement indifférent ce genre de littérature, et l'on a sans doute confondu Bessette avec l'un de ces romanciers que l'on peut oublier. Mais une œuvre qui compte quatorze livres publiés par Gallimard en seulement vingt ans, jalonnée de critiques, de distinctions dans les prix, « innovante », nous paraît être une des voix essentielles de ces dernières années et bien plus, une réussite téméraire, au regard de la pérennité que l'on n'a pas voulu lui accorder.

« Je serai connue trente ou cinquante ans après ma mort », répétait-elle à ses enfants, certaine de son succès à venir, irrévocablement posthume. Hélène Bessette est morte en 2000, mais sa dernière publication (sa première mort) date de 1973. Trente ans ont déjà passé…

Lili pleure (1953, Prix Cazes)
Materna (1954)
Vingt minutes de silence (1955, reçoit des voix au Prix Goncourt)
Les Petites Lecocq (1955)
La Tour (1959)
La Route bleue (1960)
La Grande Balade (1961)
N'avez vous pas froid (1963, inscrit sur les listes du Goncourt et du Médicis)
Si (1964)
Suite Suisse (1965)
Garance Rose (1965)
Les Petites Lilshart (1967)
Ida ou le délire (1973)
Le Divorce interrompu (théâtre, coll. « Le manteau d'Arlequin »,1968).

Site consacré à Hélène Bessette.

© Photo : famille Brabant.


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r. g. 08/06/2008 23:57

Bonjour;
savez-vous où trouver le "Résumé", le manifeste littéraire de Hélène Bessette ? la revue IF n°30 est introuvable ...
merci d'avance, ça fait tellement longtemps que je le cherche